Poète et philosophe. Il crée en 1953 le personnage de Douve, mystérieuse femme vivante et morte, être multiple et unique qui relie la mort et la présence, l’absence et l’infini.
Évocation
Et la poésie...? Et celle d'Yves Bonnefoy...?
Qui me connait sait. Elle a toujours été plus qu'une compagne de voyage.
A l'époque dont je vous parle, Yves Bonnefoy n'était pas encore au programme des terminales et des universités, mais il était déjà en poche Gallimard, le premier pas pour la consécration d'un poète. C'étaient les années d'études à Paris VII Censier (Sens scié disaient les malins; déjà). Du mouvement et de l'immobilité de Douve était tombé dans mes mains et ce fut une découverte. De ce recueil, un vers martelait constamment mon esprit: "Je vois Douve étendue". Et c'était dans un silence de mort que peu à peu, la phrase prenait sens, à la manière de ces fleurs japonaises qui s'épanouissent dans l'eau.
Récemment, comme je parlais de ce poète avec quelqu'un - une très jeune femme, nous étions tombés d'accord sur la force en quelque sorte extraordinaire de ces vers, en particulier du début (Théâtre).
J'ai alors eu envie de lui offrir un recueil de ce poète qu'elle ne connaissait pas.
Il aurait été bien simple de me rendre dans une librairie et de lui commander un ouvrage: il y a de belles éditions de Y. Bonnefoy, même en poche. Mais je conservais mon vieil exemplaire, bien abîmé, aux feuillets détachés, et même annoté, bref, usé. C'est pourtant celui-là que j'ai voulu lui offrir, sans trop savoir pourquoi, sans doute une envie subite de partager très concrètement une ferveur qui commençait à dater.
Je pense qu'elle a apprécié, car, depuis, elle m'en a parlé à plusieurs reprises.
Ce n'est que bien plus tard que l'envie m'es venue de traduire.
D'abord Yves Bonnefoy, puis d'autres choses.
Je n'avance pas vite, juste à mon rythme. Je constate simplement que cela va mieux lorsqu'il bruine et le ciel n'est pas dégagé.

Poèmes
(extraits)
Douve parle
I
Quelquefois, disais-tu, errante à l’aube
Sur des chemins noircis,
Je partageais l’hypnose de la pierre,
J’étais aveugle comme elle.
Or est venu ce vent par quoi mes comédies
Se sont élucidées en l’acte de mourir.
Je désirais l’été,
Un furieux été pour assécher mes larmes,
Or est venu ce froid qui grandit dans mes membres,
Et je fus éveillée et je souffris.
II
O fatale saison,
O terre la plus nues comme une lame
Je désirais l’été,
Qui a rompu ce fer dans le vieux sang ?
Vraiment je fus heureuse
A ce point de mourir.
Les yeux perdus, mes mains s’ouvrant à la souillure
D’une éternelle pluie.
Je criais, j’affrontais de ma face le vent…
Pourquoi haïr, pourquoi pleurer, j’étais vivante,
L’été profond, le jour me rassuraient.
III
Que le verbe s’éteigne
Sur cette face de l’être où nous sommes exposés,
Sur cette aridité que traverse
Le seul vent de finitude.
Que celui qui brûlait debout
Comme une vigne
Que l’extrême chanteur roule de la crête
Illuminant
L’immense matière indicible.
Que le verbe s’éteigne
Dans cette pièce basse où tu me rejoins
Que l’âtre du cri se resserre
Sur nos mots rougeoyants.
Que le froid par ma mort se lève et prenne un sens.
*
Je me réveille, il pleut. Le vent te pénètre. Douve, lande résineuse endormie près de moi. Je suis sur une terrasse, dans un trou de mort. De grands chiens de feuillages tremblent.
Les bras que tu soulèves, soudain, sur une porte m’illumine à travers les âges. Village de braise, à chaque instant je te vois naître, Douve.
À chaque instant mourir.
La Salamandre
« Regarde-moi, regarde-moi, j’ai couru ! »
Je suis près de toi, Douve, je t’éclaire. Il n’y a plus entre nous que cette lampe rocailleuse, ce peu d’ombre apaisé, nos mains que l’ombre attend. Salamandre surprise, tu demeures immobile.
Ayant vécu l’instant où la chair la chair la plus proche se mue en connaissance.
AUX ARBRES
Vous qui vous êtes effacés sur son passage,
Qui avez refermé sur elle vos chemins,
Impassibles garants que Douve même morte
Sera lumière encore n'étant rien.
Vous fibreuse matière et densité,
Arbres proches de moi quand elle s'est jetée
Dans la barque des morts et la bouche serrée
Sur l'obole de faim, de froid et de silence.
J'entends à travers vous quel dialogue elle tente
Avec les chiens, avec l'informe nautonier,
Et je vous appartiens par son cheminement
À travers tant de nuit et malgré tout ce fleuve.
Le tonnerre profond qui roule sur vos branches,
Les fêtes qu'il enflamme au sommet de l'été
Signifient qu'elle lie sa fortune à la mienne
Dans la médiation de votre austérité.
(Du mouvement et de l'immobilité de Douve, 1953, Gallimard)

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